Les 8 gélules…

gelulesDifficile de choisir parce qu’elles sont toutes tentantes ces gélules !
En fait non. C’est tout le contraire.
Très facile de n’en prendre aucune.


La 1 : Tu retournes à 20 ans.
Ah non. Beurk!
Si il y a bien une période de ma vie que je ne voudrais pas revivre, c’est bien celle-là !
Ou alors avec mon vécu et riche de mes expériences, de mes médailles, de mes échecs, de mes succès, de mes cicatrices et de mes fêlures.
Mais alors ça ferait de moi un extra-terrestre, un monstre. Un vieux dans un corps de jeune!
Comment un jeune homme de vingt ans pourrait-il apprécier le champ des possibles qui s’offre à lui quand il en connaît déjà tous les ressorts?
Il est très difficile de remplir une coupe déjà pleine ou d’écrire sur une page déjà noircie.


La 2: tu peux te télétransporter.
Bof, quel intérêt ?
Pour fuir telle ou telle situation embarrassante?
Pour être toujours dans des endroits plaisants?
Mais on n’apprécierait pas ce qui est agréable sans connaitre ce qui ne l’est pas.
Pour éviter le train, l’avion?
Mais on le sait bien, le temps du voyage, c’est déjà le temps des vacances! C’est même parfois le meilleur des vacances, parce que tous les rêves y sont encore possibles.


La 3: Tu peux voyager dans le temps.
Pas pour moi merci.
L’avenir?
Savoir ce que le monde va devenir, et surtout savoir l’avenir de mes proches.
Connaître mon destin et le leur.
Et surtout connaître la date de ma propre disparition.
A coup sûr c’est la mort à petit feu.
Le passé?
Pour réparer les erreurs de l’histoire et par exemple apporter une boite de Mopral à Napoléon ou convaincre le directeur des beaux-arts de Vienne d’accepter le jeune Adolph ?
C’est risquer d’écrire une histoire encore pire que la notre, je préfère ne pas jouer aux apprentis sorciers.
Pour revivre les bons moments du passé ou pour les revivre en mieux?
Laissons le passé tranquille. Les beaux souvenirs doivent rester de beaux souvenirs.
Et la sérénité nait en partie de la capacité à profiter de chaque seconde, de chaque petit événement en le vivant le mieux possible du premier coup, sans avoir à se dire qu’on aurait pu mieux faire.
Et puis les erreurs nous rendent meilleurs.
Vive les erreurs et les imperfections de notre propre histoire.
Il ne faut pas tenter de les effacer!


La 4: tu deviens milliardaire.
Mais qu’est-ce que j’en ferais de tout cet argent?
Cela m’évoque une enquête lue il y a quelques années dans laquelle il était demandé à un échantillon statistiquement représentatif de la population ce qui serait nécessaire pour être à l’aise.
Quelle que soit la catégorie socio professionnelle et le niveau de revenus, la réponse numéro 1 était : « gagner le double de ce que je gagne »
On veut toujours plus, le double en fait, de ce qu’on possède.
Et cette étude montre bien que c’est une route sans fin.
Alors éventuellement effacer d’un coup de baguette magique mes crédits professionnels et personnels, pourquoi pas, ça, je ne dirais pas non.
Mais devenir milliardaire, comme ça brutalement, j’aurais quand même un peu peur de perdre mes repères.
Pour avancer, il faut des coups de pied au cul!

La 5: Tu peux lire dans les pensées.
Ah, celle-là elle me pique!
Elle me pique car c’était mon choix, comme ça, spontanément, sans réfléchir.
Sans doute ma soif de connaître les tréfonds de l’âme humaine.
Les pourquoi, les comment, les d’où ça vient, les ce qui pousse à dire et à faire, à se lier, à s’aimer, à se détester…
Ça va bien au-delà de la lecture des pensées conscientes, qui ne sont que le résultat des mécanismes intimes de l’esprit humain, et qui sont finalement assez facilement lisibles pour peu qu’on fasse attention aux postures, au langage du corps et à tout ce qui n’est pas verbalisé.
Ce qui serait fascinant, ce serait la compréhension instantanée de l’inconscient qui façonne les comportements et les décisions des hommes et des femmes.
Un tel don serait, à mon sens, le pouvoir absolu. Mais je ne suis pas en quête de pouvoir et le mystère de mes contemporains me séduit encore plus que leur transparence.
Alors finalement je préfère rester sous le charme et la fébrilité de l’attente d’une décision, d’un geste, d’une parole qui viendront ou qui ne viendront pas.


La 6: tu deviens éternel.
Nannnnn!!! La pire des malédictions il me semble.
On ne chérit chaque étincelle, chaque souffle de vie que parce qu’on la sait éphémère.
On ne crée dans l’urgence que parce que l’on sait que le temps nous est compté.
Et puis se savoir éternel, ce serait aussi se condamner à la plus cruelle des solitudes, celle de survivre aux êtres aimés.


La 7: Tu deviens le plus fort du monde.
Avec plein de muscles et tout et tout…?
Batman et Superman ne sont pas vraiment des monuments de sérénité…
Perturbés, toujours à la recherche de la perfection, toujours à essayer de se montrer parfait.
Les forts, on les aime surtout pour ce qu’ils font, pas tellement pour ce qu’ils sont.
D’ailleurs ils vivent dans le plus grand secret et personne ne les connait vraiment.
Une vie sans partage, c’est si triste.


La 8: Tu deviens invisible.
L’attrait de l’interdit est sans doute très drôle mais pour un temps.
J’entends la voix d’Al Pacino qui campe un Satan irrésistible dans:
L’associé du diable
« Regarde mais ne touche pas, touche mais ne goute pas, goute mais n’avale pas… »
Invisible, je pourrais regarder, toucher, gouter et avaler, alors je laisserais sans doute s’exprimer mes plus vilains fantasmes en me rendant là ou je n’ai pas ma place.
Mais le désir vient de ce qui est suggéré, pas de ce qui est montré…
Je crois que je serais vite lassé.


Non vraiment, ma vie n’est sans doute pas parfaite mais je l’aime comme elle est.
Une histoire cabossée mais pleine de relief, du temps perdu mais finalement savouré, une irrésistible attirance pour connaitre, comprendre et finalement aimer les forces et les faiblesses de mes proches.
Je me passerai de ces gélules.
Il n’est pas bon de s’abîmer la santé avec des médicaments qui n’ont pas été testés correctement.

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